Si la Belgique adopte massivement le numérique, cela aura un effet positif sur l’emploi et pourrait mener à la création de 300.000 nouveaux jobs d’ici 2020. C’est ce que prédit le Boston Consulting Group. Mais est-ce vraiment réaliste ?

Le logiciel mange le monde, lançait en 2011 Marc Andreessen, entrepreneur et investisseur dans la Silicon Valley. Et force est de constater qu’il a raison : de plus en plus de secteurs subissent les affronts de start-up ou de géants du Net qui manient, avec une agilité peu commune, les outils du numérique. Et la tendance n’est pas prête à s’inverser : l’arrivée de technologies toujours plus poussées annonce toujours plus de bouleversement. L’intelligence artificielle et la robotisation en tête. De quoi faire planer quelques inquiétudes sur les jobs de demain. Car si des machines permettent déjà d’effectuer des tâches routinières aujourd’hui, ces « robots » pourraient bien remplacer un nombre important de jobs demain.

D’ailleurs, une étude menée en 2013 par des professeurs de l’Université d’Oxford chiffrait à 47 % le nombre de jobs américains qui allaient pouvoir être remplacés, à terme, par des robots. Toutes les tâches répétitives et sans valeur ajoutée pourraient bien disparaître. Mais pas qu’elles. Les robots tiennent toujours plus de promesses. Pas plus tard qu’au mois de septembre 2016, la Poste suisse lançait un grand test de livraison de colis par des robots dotés de six roues et de caméras pour s’orienter. Ceux-ci peuvent livrer des paquets pesant jusqu’à 6 kg sur une distance de 6 km. Quand le robot arrive à destination, le client reçoit un message et un code spécial sur son smartphone qui lui permet d’aller réceptionner son colis. Ce test de la Poste suisse donne un écho aux nombreux essais de livraison de colis par drones volants menés par des géants comme Amazon et Google. Les postiers n’ont qu’à bien se tenir.

Numérique : créateur ou destructeur ?

Le grand débat du moment consiste bien sûr à savoir si ces fonctions vouées à disparaître laisseront de la place pour d’autres métiers, de nouvelles professions façonnées par l’arrivée des nouvelles technologies. Plus que probablement. Qui aurait pu imaginer il y a 20 ans que des armées de codeurs allaient développer des applications mobiles ? Que des férus de techno allaient devenir pilotes de drones ou que des milliers de jeunes optimiseraient des campagnes publicitaires sur des réseaux sociaux ? Bref, la création de nouveaux jobs ne souffre d’aucune contestation. Mais la grande question reste de savoir si, au total, le numérique créera plus de jobs qu’il n’en détruira.

Pour le Boston Consulting Group qui vient de mener une étude sur le sujet, à la demande de Google, la réponse est oui ! Et le cabinet de consultance se montre plus qu’optimiste. Il soutient que si la Belgique bascule totalement dans l’ère de la digitalisation, elle pourrait tirer d’importants profits. Le BCG avance le chiffre de 300.000 nouveaux emplois grâce au numérique en Belgique… d’ici 2020 ! Et une augmentation de la croissance du PIB de 1,6 à 3,2 %. Soit une augmentation de 45 milliards du PIB. Des chiffres susceptibles de redonner l’espoir en période de turbulence. Mais sont-ils crédibles ?

Emploi nettement modifié

Sur la tendance générale, de plus en plus d’observateurs et d’études se montrent rassurants : le numérique créera de l’emploi à long terme. Dans un récent dossier, le magazine The Economist interrogeait un économiste de la Boston University School of Law. Pour l’expert, l’histoire montre que l’apparition de nouvelles technologies a toujours eu pour effet de changer la nature d’une série d’emplois mais ne les as pas remplacés. « Aux Etats-Unis, durant le 19e siècle, la quantité de tissu qu’un seul tisserand pouvait fabriquer en une heure a été multipliée par 50 et la quantité de travail par yard de vêtement a diminué de 98 %. Cela a fait baisser le prix des vêtements et augmenté la demande, ce qui a finalement eu pour effet d’augmenter le nombre de jobs de tisserands : leur nombre a quadruplé entre 1830 et 1900. » Il soutient que la tendance reste la même et lorsqu’il évoque les voitures autonomes, il prédit qu’en permettant aux gens de s’occuper au lieu de conduire, ils consommeront plus de biens et de services et doperont la demande ailleurs dans l’économie. On reste dans la fameuse théorie de « destruction créatrice » de l’Autrichien Schumpeter. Une vision que partage Didier Tshidimba, managing partner chez Roland Berger, pour qui le glissement progressif de la propriété à l’usage, moins gourmand financièrement, va permettre au consommateur d’augmenter son pouvoir d’achat et donc augmenter la demande dans le domaine des services.

Et les chiffres ? Est-ce que prédire 300.000 nouveaux emplois en Belgique grâce à la « digitalisation de la Belgique » a du sens ? Pour Thierry Geerts, directeur de Google Belgique, qui a commandé l’étude, cela ne fait aucun doute. « C’est tout à fait réaliste grâce au gain de productivité que permet le numérique, s’enthousiasme-t-il. Il faut comparer l’apparition du numérique à l’apparition de l’électricité. Avec le recul, quelle entreprise refuserait l’électricité ? C’est pareil aujourd’hui avec l’évolution des technologies. Ce n’est pas un changement qui se décide : il est là ! » Filip Deforche, senior partner and managing partner chez BCG, abonde dans ce sens et soutient même qu’en introduisant de manière massive le numérique dans les usines en Europe, on pourrait éviter leur fermeture.

« Quantitativement irréaliste »

Reste que l’étude du BCG va bien au-delà de toutes les précédentes théories sur le sujet. Le récent McKinsey Global Institute évaluait l’impact du numérique sur l’économie belge à une augmentation du PIB comprise entre 45 et 60 milliards d’euros. Ce qui se traduirait par une « croissance de 6 à 8 % de l’emploi actif, aujourd’hui de l’ordre de 4,5 millions de personnes, ce qui donne en effet un chiffre de l’ordre de 250.000 à 320.000 emplois. » Mais d’ici 2025… et non 2020 comme l’étude du BCG pour Google. « De toute évidence, l’horizon de temps du BCG est irréaliste, souligne un consultant qui confraternellement souhaite rester discret. Tout le monde sait bien que le temps de déploiement des technologies digitales au sein des entreprises se compte en années. » Autres chiffres, même sujet : ceux d’Agoria. « Nous estimons à 15.000 par an le nombre d’emplois net créés dans le numérique, affirme Marc Lambotte, CEO d’Agoria. Et à 30.000 si l’on compte les jobs induits. » Ce qui, d’ici 2020, mènerait à 120.000 nouveaux jobs.

Enfin, il faut aussi mettre ce chiffre de 300.000 en lumière avec les prévisions du Conseil supérieur de l’emploi qui prédit à 43.000 le nombre de créations d’emploi en 2016. Bien loin des 75.000 qu’il faudrait, en moyenne, chaque année pour atteindre la prévision du BCG. « Mais en réalité ces chiffres n’engagent à rien, note un observateur avisé un brin cynique. En effet, ils sont très théoriques et assortis d’un nombre tel de conditions que les auteurs pourront toujours prétendre que le gouvernement et les entreprises n’ont pas assez misé sur les technologies pour justifier que leur estimation ne soit pas atteinte. » Car le Boston Consulting Group requiert un certain nombre d’actions concrètes à mettre en œuvre : la mise en place de meilleurs écosystèmes et infrastructures du numérique, la stimulation de l’entrepreneuriat, l’amélioration de l’accès au capital, une régulation adaptée et l’actualisation des programmes pédagogiques des écoles primaires et secondaires. Des mesures qui ne donnent pas forcément d’effet en cinq ans à peine…

Auteur : Christophe Charlot, Journaliste Trends-Tendances, auteur du livre « UberizeME »
Source : Trends-Tendances, 16/09/16 à 16:37 – Mise à jour à 19/09/16 à 10:14

Digital Strategist | The Digital Marketing Canvas, Founder | Café Numérique, Happy Partner

Website : http://www.digitalmarketingcanvas.co

Nos partenaires